Le 22 mars 2016 à la mairie de Paris

Laïcité, fraternité, identité : entretien avec Yann Boissière

Yann Boissière, président de l'association les Voix de la Paix, revient sur quelques notions-clés qui sont au coeur des débats de la présidentielle. 

► La laïcité est invoquée par tous les candidats à la présidence. A défaut de réussir à se mettre d'accord sur sa définition, de quelle manière les Voix de la Paix proposent de la mettre en œuvre ?

Les questions de définition sont tout de même importantes. La laïcité est définie par des textes, et contrairement à ceux qui passent leur temps à dire qu’elle est compliquée et sujette à de nombreuses interprétations, elle est simple quant à ce qu’elle prescrit, interdit, et surtout, permet…

En tant que norme, elle énonce deux principes fondamentaux : la liberté de conscience (dont la liberté de croire ou ne pas croire), et la non-discrimination de l’Etat envers ses citoyens vis-à-vis de cette question. Deux modes opératoires garantissent ces principes : la séparation des Eglises et de l’Etat, et la neutralité de l’Etat vis-à-vis de la religion. La laïcité c’est cela, et rien que cela ! J’en rappelle une conséquence, absolument indiscutable selon les textes mais souvent confuse dans les esprits : la laïcité ne signifie absolument pas que la religion soit confinée à l’espace privé. Bien au contraire, elle a toute latitude pour s’exprimer dans l’espace public – dans les limites du respect du droit commun.

Maintenant, il est évident que l’on ne tombe pas amoureux d’une norme ! Cette laïcité, pour la faire vivre, il faut lui donner de la chair, un visage humain, qui ne peut être que celui de la rencontre, de la curiosité de l’autre et du dialogue. « les Voix de la Paix » ont choisi de partir des identités religieuses, spirituelles ou philosophiques, qui aujourd’hui s’affirment toujours davantage, pour fluidifier le lien social sans jamais perdre de vue l’aspiration au bien commun. Nous avons opté pour trois domaines d’action où se posent ces questions avec acuité : le monde de l’entreprise, le terrain (entendons par là les quartiers dit « sensibles », en allant à la rencontre des jeunes), et des événements symboliques de rassemblement (type 22 mars 2016). Notre objectif, pour les années à venir, c’est d’accentuer les actions de terrain.

► Dans un monde aussi fracturé que le nôtre, peut-on encore réinvestir la devise républicaine ? Comment renouer avec la fraternité ?

La fraternité est la valeur la plus tard venue dans le triptyque « Liberté égalité fraternité » (elle n’apparaît qu’en 1848 dans le préambule de la constitution de la IIème République). Son contenu a toujours été un peu flou, et ne s’est jamais vraiment  incarné dans des politiques publiques précises. Par ailleurs, les religions utilisent ce mot de « fraternité » ou de « frères » dans un sens probablement éloigné de ce que serait une « fraternité républicaine ». La forme du lien politique moderne met l’accent sur la liberté, l’égalité et l’autonomie de l’individu, en permettant justement de se désaffilier, de ne pas être assigné à son identité communautaire. Les religions ont sans doute eu un peu de mal à accepter cela.

Mais précisément, nous sommes aujourd’hui à un croisement : la modernité laïque a pensé classer définitivement le dossier « religions », et d’un autre côté elle peine à donner un contenu concret à la fraternité, ce que les religions, elles, travaillent depuis des millénaires. C’est donc à la société civile de relever le défi et non à l’Etat, et à des associations comme « les Voix de la paix », qui ont cette double caractéristique d’être médiatrice et inter-convictionnelle, de créer des événements de fraternité. Le sens de la marche est donc celui-là : partir des fraternités identitaires, qui sont fortes et indéniables – que cela plaise ou pas -- pour ensuite élargir l’horizon, faire se rencontrer des gens qui autrement ne se rencontraient pas, pour arriver le plus près possible d’une fraternité générale, républicaine.

► Les débats, finalement, cristallisent avant tout la question de l'identité, et chacun y va de sa référence historique ou culturelle pour en appuyer sa vision. Mais existe-t-il une culture française ? Ou doit-on parler "des" cultures françaises ?

J’avoue ne pas comprendre cette curieuse forme de suicide lexicologique dont usent ceux qui, pour peaufiner on ne sait quel bulletin de bonne conduite anti-stigmatisation, préfèrent supprimer le problème supposé en supprimant l’expression !

Cette stratégie purificatrice a pour premier défaut de rayer d’un trait de plume ce qui fut pendant des siècles une évidence historique. A-t-on oublié que la « culture française » a précisément exercé un puissant modèle d’attraction sur tous ceux qui, venus d’ailleurs sur cette terre d’immigration continue qu’est la France, ont souhaité participer de cette culture nationale et, en y apportant leur propre culture, l’ont enrichie ?

Se priver de l’expression, c’est se priver de reconnaître que la France a toujours brandi très haut le flambeau de la liberté d’esprit, la liberté d’expression, l’impertinence, la légèreté, la conversation entre les hommes et les femmes.

Se priver de l’expression c’est se retrancher dans un malthusianisme culturel qui abandonne par ailleurs le combat aux conceptions identitaires extrémistes. Se priver de l’expression c’est, enfin, se priver du plaisir de dire avec Gombrowicz : « Un français qui ne prend rien en considération en dehors de la France est-il plus français ?  Ou moins français ? En fait, être français c’est justement prendre en considération autre chose que la France. »